Envois de fonds : passage des espèces au numérique, enseignements d’une étude sur Wizall Money au Sénégal – Première partie

Auteurs : Sarah Lober, Mamadou Diallo et Mahamadou Illboudo

Points saillants 

  • Le Sénégal est l’un des principaux pays africains bénéficiaires des envois de fonds, et son marché des services dans ce domaine est arrivé à maturité pour l’innovation numérique. Wizall Money est l’un des rares prestataires au Sénégal à proposer des retraits de Mobile Money via son portefeuille numérique lancé récemment.

 

  • Seulement 20 % des clients utilisant le portefeuille numérique de Wizall sont des femmes. Les processus plus légers de connaissance du client (KYC) sont plus efficaces que les processus intermédiaires ou complets pour réduire la fracture numérique, les processus plus légers faisant en effet appel à moins de niveaux d’authentification et nécessitant moins de documents d’identification, lesquels font souvent défaut aux femmes.

 

  • Une fois que les clients de Wizall passent des retraits en espèces à l’utilisation d’un portefeuille numérique, ils ont rarement recours à nouveau aux opérations en espèces. Ces « utilisateurs reconvertis » effectuent également des opérations à une plus grande fréquence et de manière plus régulière et sont plus fidèles que les autres clients.

 

  • Les clients qui utilisent les services numériques de Wizall affichent des résultats financiers plus positifs, comme être en mesure de gérer des situations d’urgence financière et être moins stressé financièrement, que les utilisateurs de services en espèces.

Introduction

Au cours de la décennie écoulée, les envois de fonds ont gagné en importance pour le Sénégal. En 2021, les envois de fonds formels depuis l’étranger ont représenté 9,5 % de son PIB, faisant de lui l’un des principaux pays bénéficiaires de ces fonds en Afrique [1]. En 2019, 23 % des ménages sénégalais ont reçu des envois de fonds [2].

Le marché sénégalais des envois de fonds est à la fois compétitif et mûr pour l’innovation numérique. Bien que 32 % des adultes du pays aient un compte d’argent mobile, la majorité des envois de fonds envoyés au Sénégal sont reçus en espèces, et non via un portefeuille mobile. Une situation regrettable dans la mesure où les portefeuilles mobiles permettent aux clients de gagner en temps et d’économiser en frais et peuvent constituer une passerelle vers d’autres services financiers. Le faible taux d’utilisation du portefeuille mobile pour la réception des fonds envoyés de l’étranger est dans une grande mesure un problème qui se pose du côté de l’offre. Seulement quatre des 39 prestataires de services financiers qui offrent le retrait de fonds envoyés de l’étranger proposent la réception par voie électronique. Il s’agit de Free Money, Orange Money, Wave et Wizall Money [3].

Wizall Money est un fournisseur de portefeuilles mobiles basé au Sénégal qui offre également ses services à des clients au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Mali, y compris les retraits de fonds envoyés de l’étranger. Les opérations de Wizall portant sur les envois de fonds cadrent avec les tendances nationales et, pour l’essentiel, se terminent par le retrait des fonds en personne auprès d’agents Wizall. En 2020, Wizall a lancé un service de retrait de fonds envoyés sur portefeuille mobile, qui permet aux clients d’accéder immédiatement aux fonds sur leurs téléphones mobiles.

L’UNCDF collabore avec Wizall dans le cadre d’un effort déployé à l’échelle mondiale pour améliorer l’accessibilité et l’utilisation de ces services pour les migrants et la résilience financière de ces derniers. Plus précisément, ce partenariat vise à aider à accélérer l’adoption du portefeuille numérique proposé par Wizall. Il entend également lancer un nano-crédit numérique lié aux envois de fonds, qui s’appuiera sur les données d’utilisation par les clients de services d’envoi de fonds et sur l’historique de leurs opérations afin de déterminer leur solvabilité et offrir une ligne de crédit aux familles de migrants pour financer de petites activités commerciales et subvenir à leurs besoins quotidiens.

Cet article passe en revue les principaux enseignements tirés de l’examen initial des profils et comportements des clients du service de portefeuille mobile de Wizall. Il vise à aider Wizall à intégrer les points de vue des clients dans ses produits et services. L’étude a eu recours à des méthodes centrées sur les migrants, dont une analyse des données sur les clients et les opérations de Wizall et un entretien téléphonique assisté par ordinateur mené en mars 2022 avec des groupes de clients n’effectuant que des opérations en espèces, de clients n’effectuant que des opérations sur portefeuille mobile et de clients passés des opérations en espèces aux opérations sur portefeuille mobile. Ensemble, ces informations apportent des éclairages sur les comportements et les schémas comportementaux des consommateurs et présentent une image multidimensionnelle des destinataires des envois de fonds et de leurs familles.

Accès aux envois de fonds numériques

L’accès des migrants aux envois de fonds numériques dépend de la disponibilité, de la sécurité et de la commodité de ces solutions aussi bien dans les pays d’origine que dans les pays d’accueil, ainsi que de la connaissance de l’existence de ces services par les migrants. Le genre est une dimension essentielle de l’accès à ces services.

Si l’expérience laisse penser que les femmes ont tendance à adopter des circuits numériques à un rythme similaire voire plus rapide que les hommes, elles restent toutefois confrontées à des obstacles initiaux plus importants à l’accès aux services financiers tels que les envois de fonds [4]. Pour s’assurer que les services d’envoi de fonds numériques parviennent aux femmes destinataires, qui sont plus susceptibles de dépenser les fonds reçus pour s’occuper de leurs familles et financer l’éducation et la santé, il faudrait examiner les conditions sous-jacentes du marché qui sont à l’origine des disparités entre les hommes et les femmes. L’UNCDF promeut des entreprises comme Wizall et les aide à recenser les obstacles à surmonter par les femmes [5]et à concevoir des produits et des services « intelligents face au genre » pour y remédier [6].

La proportion de clients de services de portefeuille mobile de Wizall constituée de femmes, soit 20 % seulement, est actuellement inférieure à la moyenne mondiale. Cependant, une analyse des données sur la clientèle de l’entreprise révèle que certains processus d’ouverture de comptes, désignés dans le secteur des fintech par le vocable « processus de connaissance du client » (KYC), sont plus efficaces que d’autres pour ce qui est de combler l’écart entre les hommes et les femmes. Comme le montre la figure I, les méthodes plus légères de connaissance du client permettent d’atteindre progressivement une plus grande clientèle féminine, car elles font généralement intervenir moins de niveaux d’authentification et nécessitent moins de documents d’identification que les processus complets de connaissance du client.

L’absence de documents d’identification chez les femmes constitue un obstacle majeur à leur inclusion financière [7]. De nombreuses femmes — au Sénégal comme dans d’autres pays à faible revenu — ne sont pas inscrites sur les registres de l’état civil [8], et le processus d’obtention de documents d’identification peut s’avérer difficile [9]. Certains canaux numériques peuvent offrir des méthodes plus légères de connaissance du client pour l’accès aux services financiers que les comptes bancaires traditionnels, ce qui leur permet de combler plus facilement l’écart entre les hommes et les femmes en matière d’inclusion financière..

Utilisation des envois de fonds numériques

La mesure dans laquelle les migrants utilisent les services d’envoi de fonds numériques dépend de si les services sont conçus en tenant de leurs besoins et si les migrants comprennent ces services et leur font confiance.

Depuis l’introduction du portefeuille mobile de Wizall en 2020, les clients peuvent recevoir des fonds envoyés soit en espèces soit dans un portefeuille numérique. Les données sur les transactions effectuées par les clients montrent qu’une fois que ceux-ci passent des opérations en espèces aux opérations sur un portefeuille numérique, ils sont généralement plus susceptibles d’envisager d’autres opérations plutôt qu’un client qui ne retire que des espèces ou des espèces et de l’argent numérique sur son portefeuille. Ces clients, que nous appellerons les « reconvertis », affichent des schémas comportementaux distincts, effectuant des opérations plus fréquemment et plus régulièrement que les membres d’autres segments de clientèle. Ils sont également les plus fidèles et affichent les taux les plus bas d’abandon de la plateforme. Autrement dit, les utilisateurs reconvertis sont les meilleurs clients de Wizall. En général, les utilisatrices reconverties sont bénéficiaires de plus d’opérations et se fidélisent avec Wizall encore plus longtemps que les hommes.

Résilience financière

Wizall et d’autres prestataires de services d’envoi de fonds peuvent améliorer la résilience financière des clients et renforcer la santé financière des migrants et leur capacité à résister aux situations difficiles.

Plus de la moitié des clients interrogés ont fait état d’une capacité accrue à faire face aux situations d’urgence financière depuis qu’ils ont commencé à utiliser Wizall. Comme le montre la figure III, ce résultat est le plus courant chez les clients qui utilisent exclusivement le portefeuille mobile (71 %), suivi des reconvertis (65 %), puis des clients qui ne font que des opérations en espèces (59 %).

De même, environ un tiers des clients interrogés indiquent que leur stress lié à la réception d’argent venant de l’étranger a diminué depuis qu’ils ont commencé à utiliser Wizall. Comme le montre la figure IV, la réduction du stress a été la plus forte parmi les utilisateurs du portefeuille mobile (39 %) et les reconvertis (37 %), à comparer aux clients ayant recours exclusivement aux opérations en espèces (29 %).

Prochaines étapes

L’utilisation des services d’envoi de fonds et l’historique des opérations sont deux facteurs importants qui pourraient être utilisés pour déterminer la solvabilité des clients. L’UNCDF aide Wizall Money à étudier la possibilité de proposer des nano-crédits comme produit aux bénéficiaires d’envois de fonds au Sénégal et en Afrique de l’Ouest. Ce produit servirait à se procurer des moyens de subsistance, financer de petites activités commerciales ou acheter des biens de consommation. À la suite de cette étude et d’une analyse des lacunes, l’équipe de recherche élabore une fiche de notation de crédit qui intègre cette compréhension plus complète du client dont ils établissent le profil. L’objectif est d’améliorer la profondeur des systèmes d’information sur le crédit et l’efficacité des intermédiaires afin de promouvoir l’obtention de résultats en matière d’inclusion financière dans le pays et la région.

Au cours de la prochaine phase de recherche, Wizall Money et l’UNCDF continueront d’étudier les motivations et les besoins des clients à l’aide d’outils de recherche qualitative. Il continueront à chercher à apporter des réponses aux questions suivantes : comment améliorer l’accès des segments de population mal desservis ? Qu’est-ce qui pousse les clients à commencer à utiliser un portefeuille mobile pour recevoir les fonds qui leur sont envoyés ? Et quel impact les envois de fonds et le canal par lequel ils sont reçus pourraient-ils avoir sur la résilience financière d’un client tout en contribuant à la stabilité financière du pays ?


Références

  1. Knomad/Banque mondiale, Remittances Data (base de données sur les envois de fonds des migrants), mai 2022. Disponible à l’adresse : https://www.knomad.org/data/remittances.
  2. Remitscope, « Senegal ». Disponible à l’adresse : https://remitscope.org/africa/senegal.
  3. Ibid.
  4. Claire Scharwatt, « Mobile money: A product of choice for women to send and receive remittances », GSMA, 22 octobre 2019. Disponible à l’adresse : https://www.gsma.com/mobilefordevelopment/blog/mobile-money-a-product-of-choice-for-women-to-send-and-receive-remittances/#_ftn13.
  5. Organisation internationale pour les migrations, Gender, Migration and Remittances. Disponible à l’adresse : at https://www.iom.int/sites/g/files/tmzbdl486/files/about-iom/Gender-migration-remittances-infosheet.pdf.
  6. Uloma Ogba, Julie Kamau et Saskia Vossenberg, Designing Migrant-Centric and Gender-Smart Digital Remittances (UNCDF, 2021). Disponible à l’adresse : https://migrantmoney.uncdf.org/migrant-centric-and-gender-smart-digital-remittances. Robin Gravesteijn, Cavelle Dove, Houle Cao, Alejandro González-Caro, Mayank Kumar Jain et Eva Ren, Towards Gender-Smart Microfinance Product Development and Enterprise Lending Case Studies From Myanmar (UNCDF, 2021). Disponible à l’adresse :  https://www.uncdf.org/article/7378/towards-gender-smart-microfinance-product-development-and-enterprise-lending-in-myanmar. 

  7. Alliance for Financial Inclusion, Gender Considerations in Balancing Financial Inclusion and Anti-Money Laundering and Countering the Financing Of Terrorism, Guideline Note No. 31 (Kuala Lumpur, 2018). Disponible à l’adresse :  https://www.afi-global.org/wp-content/uploads/publications/2018-11/AFI%20GSP_laundering_stg7.pdf.

  8. Dans les pays à faible revenu, 45 % des femmes n’ont pas d’identité légale, contre 30 % des hommes. Vyjayanti T. Desai, Anna Diofasi et Jing Lu, « Le défi mondial de l’identification : qui sont les 1 milliard de personnes sans titre d’identité ? » Banque mondiale blogs, 25 avril 2018.  https://blogs.worldbank.org/voices/global-identification-challenge-who-are-1-billion-people-without-proof-identity).

  9. Bien que des données ventilées par sexe ne soient pas disponibles pour le Sénégal, les lois qui égalisent le processus d’identification pour les hommes et les femmes n’ont été adoptées qu’en 2016. Henriqueta Hunguana, Abdou Salam Fall, Gisele Yitamben, Marcelina Goases et Shungu Gwarinda, Women’s Financial Inclusion in Senegal (New Faces New Voices/Graca Machel Trust, 2020). Disponible à l’adresse :  https://idl-bnc-idrc.dspacedirect.org/bitstream/handle/10625/59155/59309.pdf).

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